• Guillaume Tardé

Mumbai



À peine un pied en dehors de l’aéroport et des gouttes ruissèlent déjà le long de mes tempes et de mes bras, la chaleur moite et étouffante de l’Inde ne se couche donc pas en même temps que le soleil. Je regarde mon frère et ma sœur, dans le même état, à l’affût du mouvement qui déclenchera notre aventure. Le voyage s’offre à notre fratrie pour la première fois et je savoure ses premiers instants.


Des roupies dans les poches, une cigarette aux lèvres et nous voilà ramassés à l’arrière d’un taxi en direction de la ville, Mumbai. La guimbarde tousse et tremble mais s’enfonce, imperturbable, dans la nuit noire. La large cicatrice de bitume traverse un enchevêtrement d’immeubles délabrés ; de minuscules fenêtres s’échappent de faibles lueurs jaunâtres. Les clim accrochées à flanc de façades apportent des touches de blanc au tableau de notre arrivée.


Le chauffeur coupe le contact devant un portail sombre. Derrière les barreaux un homme somnole sur une chaise, la tête appuyée sur le mur d’une grande bâtisse. Je me bats avec mon sac pour l’extraire du coffre trop petit pour notre chargement et le dépose contre le mur d’enceinte. Après plusieurs vaines tentatives pour attirer l’attention du dormeur, nous ouvrons la barrière qui n’offre aucune résistance et avançons à tâtons, d’un pas incertain. Précautions insuffisantes ! Il sursaute, se frotte les yeux, se lève et s’empresse de récupérer nos sacs en baragouinant quelques phrases sans nous regarder, comme pour finir un dialogue entamé dans ses rêves. Nous traversons le hall d’entrée, montons quelques marches, et après deux tours de clés dans une serrure trop vieille pour être utile, nous découvrons notre chambre : trois lits côte à côte, un carrelage blanc, un ventilateur et le droit de cloper la tête dans l’oreiller.

Je redescends, suivi de près par mon frère et ma sœur, nous voulons voir l’océan avant demain. Le chemin jusqu’à l’eau est pavé de corps endormis, les uns sur les trottoirs, les autres sur des étals vides d’aliments mais pleins de misère. Le silence est absolu pour une ville que l’on dit si bruyante. Seul le fracas des vagues contre la digue vient rompre le mutisme de la rue. Les réverbères jettent une lumière diffuse sur l’océan indien fait d’eau marron et de rouleaux désordonnés.


Le lendemain, à peine réveillés nous voilà dans les rues, les yeux grands ouverts pour ne rien rater de ce premier spectacle. Les rickshaws se faufilent à toute allure entre les voitures et les bus, évitant les piétons éjectés des trottoirs bondés. Les klaxons répondent aux aboiements des boutiquiers dans un bourdonnement enivrant. Nous tendons la main pour arrêter un pousse-pousse, mais ils filent dans les artères bouchées. Quelques-uns sont rangés en file indienne mais refusent de nous emmener. Incroyable ! Il y autant de rickshaws que d’habitants mais tous nous ignorent ! Après plusieurs minutes, mon frère nous appelle, il a trouvé, enfin. J’arrive à hauteur de notre sauveur mais nos visages se décomposent, il n’a pas jambes et conduit avec des cales de bois. Au suivant ! Un chauffeur accepte finalement de nous emmener pour trop de roupies et de temps perdu en négociations …


Je me promène dans le marché tant convoité, guidé par mon nez dans ce dédale de senteurs. Les épices débordent des présentoirs dans une avalanche de couleurs, des plats mijotent patiemment au fond d’immenses woks argentés, les marchands déplient leurs pantalons aux motifs d’éléphants sous nos yeux pour vider nos bourses et remplir les leurs. Je remarque d’étranges personnages installés çà et là, certains avec des membres en moins, d’autres avec des membres en trop, d’autres encore avec des bubons aussi encombrant qu’un frère siamois. À la sortie des vendeurs de nourriture nous arrêtent mais nous refusons, encore peureux. Notre prudence s’estompera avec le temps …


Après ce court séjour à Mumbai, il en temps de s’extraire des tentacules urbains pour découvrir des paysages moins encombrés de béton. Nous sautons dans un taxi pour rallier la gare routière. Le chauffeur fouille du bout des doigts dans un sachet de tissu et glisse contre ses gencives une pâte sombre et épaisse, composée d’herbes nous dit-il. Une dizaine de minutes plus tard, il se tourne vers nous, le sourire aux lèvres, et le sang aux yeux. Composée d’herbes, en effet … Outre le regard perdu, notre conducteur ne semble plus très lucide et dépasse l’arrêt de bus. Confus, il entame une marche arrière sur l’autoroute pour rejoindre le point de rendez-vous ; tétanisés nous retenons les portières qui manquent de s’envoler quand les camions nous frôlent.

J’escalade le marchepied du bus et découvre alors un intérieur somptueux. Des wagons en plus, des roues en moins et on se croirait dans l’Orient Express. Le moteur démarre dans un nuage de fumée noire et nous voilà en route vers la prochaine étape.

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