• Guillaume Tardé

Montañita, Équateur - L'accident

La langue de sable de la plage de Montanita s’étire devant moi jusqu’à mourir au pied d’un pic rocheux à l’ouest. Un voile de brume chargé de sel enveloppe le soleil et installe un brouillard marin inhabituel sur la baie. Mon frère s’avance vers l’eau en retenant avec difficulté sa planche de surf qui profite de chaque rafale de vent pour tenter de lui échapper. J’observe l’océan à la recherche des vagues qui nous porteront pour notre première session de surf entre frères.


Des bandes de rouleaux découpent la surface dans un ordre précis. Au large les vagues sont des murs d’eau qui s’affinent et se découpent sur l’horizon avant de se fermer en rouleaux puissants. L’écume bouillonne et rampe sur la frange d’eau lisse qui précède pour former quelques mètres plus loin une nouvelle barrière de vagues, moins imposantes. L’écume de chaque vague qui casse vient ainsi nourrir la série suivante à chaque fois moins puissante pour venir s’échouer sur le sable en vaguelettes inoffensives. Grisés par ce spectacle, nous ramons, non pas en direction des tubes, mais de la bande de vagues suivante.


Dans le fracas des eaux, je distingue un son qui devient une voix et finalement un cri. Je me tourne vers le large quand j’aperçois une tête malmenée entre deux montagnes d’écume. Comme un bouchon de pêche soumis aux assauts répétés d’une grosse prise, la figure de l’homme disparaît sous l’eau puis remonte pour s'effacer à nouveau. Je tourne ma planche et rame dans sa direction en rassemblant toute l’énergie qu’il me reste. Une fois à sa hauteur, je tente de l’aider en lui donnant ma planche qu’il repousse dans la panique. Il me crie qu’il ne sait pas nager, que sa femme et ses enfants l’attendent sur la plage, qu’il va mourir. Je le hisse sur ma planche dans un ultime effort ; les rouleaux le ramèneront sur la plage. L’un d’eux approche, l’emporte quand je me retrouve sous l’eau entraîné par le fond sans avoir le temps de respirer. J’ai oublié de détacher le leash qui relie ma planche à mon pied…


Quand je remonte à la surface un sauveteur s’occupe du noyé quand le courant m’emporte vers les murs d’eaux du large. Essoufflé, je veux attraper ma planche mais je tombe de la lèvre d’une vague gigantesque à plat dos jusqu’à sa base. Le leash fait office d’élastique et ma planche vient taper ma tempe dans la chute. Je perds connaissance et me réveille sous l’eau, sans oxygène mais avec des spasmes qui me secouent pour me forcer à respirer. Pourtant, je reste calme, sans me débattre, uniquement concentré sur ma respiration. L’océan me rejette finalement sur la plage avec deux côtes cassées et un traumatisme crânien.


Une semaine plus tôt, une vidéo sur l’entrainement des surfeurs de gros apparaissait dans mes suggestions YouTube à la suite de différentes recherches sur les sports extrêmes. La combinaison du hasard et de la collecte d’informations m’a appris que la seule chose à faire dans un rouleau est de ne rien faire.

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